PRESSE ET MEDIA
AZART N°43 Mars-Avril 2010
LES RENCONTRES D'AZART
Les personnages loufoques de
PASCALE LOUVAT
Voilà une très curieuse chronique picturale de notre temps. Exposé pour la
première fois au Salon Mac Paris 2009, le travail de l'artiste a retenu notre
attention. Ces personnages loufoques en quête de reconnaissance, témoignaient
d'une vision iconoclaste et sarcastique, particulièrement jubilatoire de la
société actuelle. Mais qui se cachait derrière ces collages ?
Par Gérard Camand
Pascale Louvat cultive les paradoxes. Brune aux cheveux courts, elle semble toute
en douceur, mais c'est pour mieux dérouter son monde. En fait, depuis toute
petite elle aime délirer et elle n'adorait rien tant que faire rire tout le
monde, comme une preuve de son existence. "Je peux aller très loin dans le
délire quand je me lâche vraiment", explique-t-elle.
Pourtant derrière ses lunettes toutes rondes d'intellectuelle, on lui donnerait
le Bon Dieu sans confession... Comme lorsqu'elle s'enfermait des heures entières
dans sa chambre pour dessiner et raconter des histoires. Elle faisait naître des
farandoles de personnages qui avaient tous un rôle précis. "J'ai toujours aimé
raconter des histoires", s'excuse-t-elle de sa voix douce. Native de la
Franche-Comté, elle a vécu à Pontarlier toute
son enfance, avant que son père
ne soit muté en Savoie du côté de la
Maurienne. "J'ai quitté un
climat rude et des petites montagnes, pour
un climat tout aussi rude mais avec
de grandes montagnes ".
Ce qui devait arriver arriva et elle présenta un dossier pour l'École des Arts
Décoratifs de Grenoble. Son dossier fut accepté, et elle put commencer une
formation sérieuse. (Dix ans après mai 68, l'école formait encore ses élèves aux
techniques classiques de la peinture, du dessin et de la gravure Ndlr). Après
ses deux premières années elle va aux Beaux-Arts de Besançon pour ses trois
années de spécialisation. Elle va en sortir diplômée en juin 1984. Mais que
faire alors ? Passionnée par l'expression corporelle, le mouvement, la comédie,
les histoires, elle fonce à Paris pour
s'inscrire dans un cours de théâtre. Ce
sera dans l'atelier de Serge Martin, professeur à l'école Jacques Lecoq. Elle va
littéralement s'éclater.
Un théâtre burlesque ou grotesque
"Improviser, se lancer à corps perdu dans
un personnage, donner vie à un spectacle, forcer les traits de caractère, furent
des expériences extraordinaires. Je me souviens d'un jeu masqué, sur un poème de
Mallarmé où je jouais le rôle de Pantalone. Un moment extraordinaire". Il faut
savoir que dans le jeu masqué, comme dans la Commedia dell'arte, l'acteur
devient créateur par le mouvement du corps. Avec un masque comme support, il
peut créer un théâtre burlesque ou grotesque
qui exige un jeu extrême et irrévérencieux repoussant ainsi les limites de son
personnage au-delà du réalisme. Autant vous dire que Pascale est dans son
élément. Elle continue à dessiner et à créer pendant cette période exaltante.
Malheureusement, seule à Paris, elle est rattrapée par les problèmes matériels
et doit impérativement travailler. La mort dans l'âme elle renonce au théâtre.
Il y aura une parenthèse de plusieurs années, avec des séquences douloureuses.
Elle cherche son univers d'expression picturale, mais on sent bien que pendant
toutes ces années une lente maturation s'opère.
Sans le savoir encore, Pascale se dirige vers son futur. Elle fait un peu de
sculpture, beaucoup de dessin et de collage. Elle invente des scènes avec un
minimum de moyens. "J'ai toujours aimé l'essentiel. Le minimalisme du théâtre Nô par exemple. Quand l'action est
entrecoupée par les miiye. Ces arrêts prolongés dans le temps du geste et de la
mimique afin d'en accroître l'intensité. .. ". Elle aime le sarcasme et la
dérision, se régale des collages surréalistes et petit à petit se défait de
nombreux blocages. "J'ai longtemps été embrouillée dans ma tête et je n'arrivais
pas à exprimer mes idées en distinguant le fond de la forme. La technique du
collage m'a fait franchir ce pas décisif.
C'est en 2008, à travers une nouvelle épreuve difficile que va naître le
personnage de La Boxeuse. (Que nous reproduisons au début de cet article Ndlr).
Cette fois elle tient quelque chose de solide. La maîtrise d'un fond,
l'équilibre de la forme, le sens que procure l'image décalée, la dérision de la
situation. En une seule image elle balaie tant d'années de doute et de
recherche. Elle passe à l'offensive et décide de postuler pour le salon Mac
Paris 2009. Son dossier est présélectionné et Olivier de Cayron vient visiter
son atelier pour valider sa sélection. La suite, vous la connaissez, c'est
l'objet même de cette rencontre, puisque nous décidons de lui donner le Grand
Prix Azart 2009.
Ironie et cruauté
De quoi s'agit-il ? En fait, ni plus ni moins qu'une chronique sociale de notre
époque. C'est là que nous retrouvons les différents éléments de la Commedia
Dell'arte où chaque personnage se voit attribué un rôle satirique. La galerie de
portraits ne cesse de s'amplifier pour dérouler sous nos yeux une sarabande qui
en dit long sur l'état de notre société. Pascale Louvat s'attache à tou-cher là
où ça fait mal, par l'humour et la dérision. On songe au texte de Sacha Guitry
"Réhabilitation de la loufoquerie" : "II faut secouer les gens et tout d'abord
il convient de réhabiliter la loufoquerie qui meurt d'un discrédit qui me navre
et qu'augmenté encore son absence à la page 459 du petit dictionnaire Larousse
(...). Il y a deux sortes de loufoquerie. La première, la loufoquerie naturelle
qui se manifeste sans cesse dans la façon de se conduire, de s'habiller, dans la
façon de vivre en un mot (...). La deuxième est celle mise à la disposition de
l'art qu'il exerce par un homme spirituel et gai".
Le sujet de conversation glisse évidemment sur Bobby Lapointe qui savait si bien
jongler avec les mots : "La maman des poissons - Elle a l'œil tout rond - On ne
la voit jamais froncer les sourcils - Ses petits l'aiment bien, elle est bien
gentille - Et moi je l'aime bien avec du citron". Regardez bien les collages de
Pascale, nous sommes exactement dans le même registre. Vous vous souvenez des
illustrations du metteur en scène Bob Wilson sur les Fables de La Fontaine ? Il
avait réussi à montrer toute leur modernité, leur ironie et leur cruauté
aussi... là encore nous sommes dans la même famille. Et on pourrait pousser plus
loin en regardant les gravures de Daumier. Oui, Pascale Louvat emprunte une
nouvelle voie et sa faconde lui permet de tracer des silhouettes universelles
qui en disent long sur le monde actuel. Une véritable galerie de personnages qui
posent pas mal de questions inhérentes à notre époque... Le sujet semble
inépuisable !
Nous avons vu à l'atelier des esquisses et des nouveaux développements qui nous
semblent prometteurs. Nous vous tiendrons au courant des suites de cette
aventure...